1894 : le premier congrès olympique de l'ère moderne se tient à la Sorbonne
Par Martin RICHER et Emilien PAGES
“Il est évident que le télégraphe, les chemins de fer, le téléphone, la recherche passionnée de la science, les congrès, les expositions ont fait plus pour la paix que tous les traités et toutes les conventions diplomatiques. J’ai l’espoir que l’athlétisme fera plus encore »
Introduction
Le 16 juin 1894 s’ouvre le premier congrès olympique à Paris, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Cette date marque alors l’histoire du sport comme objet de diplomatie et de pacification internationale, comme le souhaitait le baron Pierre de Coubertin dès 1892 :
« Il y a des gens que vous traitez d’utopistes lorsqu’ils vous parlent de la disparition de la guerre, et vous n’avez pas tout à fait tort ; mais il y en a d’autres qui croient à la diminution progressive des chances de guerre, et je ne vois pas là d’utopie. Il est évident que le télégraphe, les chemins de fer, le téléphone, la recherche passionnée de la science, les congrès, les expositions ont fait plus pour la paix que tous les traités et toutes les conventions diplomatiques. J’ai l’espoir que l’athlétisme fera plus encore » (1).
À un peu plus d’un an des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024, il nous semble essentiel de revenir sur cet événement fondateur. En tant que nouvelle association de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, dont l’objet est de questionner et valoriser la place du sport dans notre société, nous souhaitons dédier notre note inaugurale au premier congrès olympique ayant eu lieu dans les locaux de notre université.
Cette note à visée historique est un premier pas pour le Cercle du Sport de la Sorbonne, qui aura vocation à valoriser le sport comme un objet social fondamentalement ancré dans le politique. De fait, nous sommes convaincus qu’il touche aux sphères économiques, sociales, de genre, mais aussi aux sujets écologiques et de santé publique. Notre objet est de démontrer que le sport est un vecteur majeur d’inclusion, de lutte contre les discriminations, de solidarité et de consolidation du vivre-ensemble. Nous nous engageons à valoriser à la fois le sport élite, de haute performance, les grands évènements sportifs, mais également le sport de masse et de proximité, car ce sont deux composantes indissociables du sport.
C’est il y a tout juste 129 ans que s’ouvrait ce premier congrès olympique. Notre objet est ici de redéfinir la place qu’avait le sport dans la société du XIXe siècle, mais aussi de souligner la vision rétrograde du baron Pierre de Coubertin, alors même que ce dernier est présenté comme le pionnier de la renaissance des Jeux Olympiques. Avant toute chose, il est important de recontextualiser l’évènement et de comprendre l’émergence de ce congrès qui marque un vrai tournant à l’aube du XXe siècle.

Source : https://olympics.com/cio/histoire
Aux origines du premier congrès olympique de 1894
L’idée d’une renaissance des Jeux Olympiques, en vogue à la fin du XIXe siècle, s’inscrit dans un long travail de recherche historique. En effet, selon l’historien du sport Pierre Lagrue, il a d’abord été important de prouver l’existence des Jeux Olympiques de l’Antiquité. Cette dernière est attestée par un certain nombre d’écrits, mais surtout par les premières fouilles du site d’Olympie en Grèce (2). Ce sont les fouilles allemandes débutant en 1875 et dégageant le temple de Zeus qui permettent le développement d’une « fascination pour Olympie et ses jeux » (3). C’est au cœur de ce XIXe siècle qu’un intérêt global pour le sport s’accroît et qu’émergent des visions qui s’opposent. Ces découvertes permettent à de petites initiatives locales de se développer et de nourrir une ambition plus grande, en témoignent les « Jeux Olympiques du Rondeau », proches de Grenoble, permettant la création d’une Charte des Jeux Olympiques du Rondeau et faisant échos aux Jeux d’Olympie (4).
Néanmoins, l’idée d’une renaissance des Jeux resurgit en 1887 lors de la création de l’Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques (USFSA), qui développe des formes de compétitions sportives à l’image des championnats de France d’athlétisme. Pierre de Coubertin s’investit peu à peu dans le mouvement sportif et se rapproche de Georges de Saint-Clair, secrétaire du Racing-Club et membre fondateur de l’USFSA (5).
En parallèle de ces premières initiatives se développe une vision du sport indépendante d’un système basé sur la victoire et le triomphe. Cette vision est notamment portée par Paschal Grousset, journaliste, homme politique et ancien communard qui reprendra les termes « Jeux Olympiques » au sein de ses chroniques. Il conceptualise une vision originale du sport en créant la Ligue nationale d’éducation physique composée par exemple de Jules Siegfried ou encore de Georges Clémenceau. Cet organisme défend ainsi une vision du sport « non-élitiste » (6) et s’oppose à la dimension internationale des Jeux Olympiques, mais surtout à la notion même de victoire.
Pierre de Coubertin, en revanche, défend un sport internationalisé, vecteur de paix, et souhaite une réforme pédagogique profonde afin d’instaurer l’éducation physique dans les établissements scolaires.
C’est cette vision que Pierre de Coubertin tente d’imposer lors d’un premier congrès à La Sorbonne en novembre 1892, à l’occasion du cinquième anniversaire de l’USFSA, alors qu’il en est le Secrétaire Général (7). Il y défend un sport vecteur d’une forme de discipline, d’hygiène et de liberté individuelle et défend l’idée d’un rétablissement des Jeux Olympiques « à l’échelle du monde, des Jeux ouverts à tous, à tous les pays, à toutes les races, à toutes les religions » (8). Ces grandes ambitions ne sont saluées que par un enthousiasme limité, l’auditoire ne semblant ni séduit, ni particulièrement convaincu par le projet, taxant dès lors son auteur d’utopiste (9) .
Militant acharné de l’internationalisme sportif, Pierre de Coubertin tente pourtant pendant deux ans de diffuser son idée d’un rétablissement des Jeux Olympiques. Il profite alors de l’opportunité présentée par l’organisation d’un congrès « pour l’étude et la propagation des principes de l’amateurisme » à Paris. Il voyage aux Etats-Unis ou encore en Angleterre afin de convier à ce congrès des décideurs ou des universitaires étrangers et de diffuser les valeurs de l’olympisme.
Portant à l’origine sur les principes de l’amateurisme sportif, Pierre de Coubertin convoque ce congrès au nom de l’USFSA du 16 juin au 23 juin 1894 au sein du grand amphithéâtre de la Sorbonne. Il réunit près de 2 000 invités et 79 officiels, issus de 13 pays (10). Deux commissions sont alors créées : « Amateurisme et professionnalisme » mais surtout « Rétablissement des Jeux Olympiques », dont le président est Dimitros Vikélas, délégué grec. Les rapports de ces commissions rendus, s’ensuit la création la création du Comité International Olympique dirigé par Dimitros Vikélas, mais également la définition du calendrier quadriennal et des disciplines sportives spécifiques. La renaissance des Jeux est alors approuvée. La première édition se tient à Athènes en 1896 et est suivie par Paris en 1900, afin de coïncider avec la tenue de la cinquième exposition universelle (11). L’instauration des Jeux Olympiques de l’ère moderne comme évènement sportif majeur permet dès lors de consacrer le sport comme un objet social central (12).
Une renaissance des Jeux Olympiques symbolisée et personnifiée à travers le baron Pierre de Coubertin. Une figure qui, pourtant, cristallise de nombreuses critiques.
Pierre de Coubertin, un pionnier des Jeux Olympiques modernes à la vision rétrograde
Développé à la fin du XIXe siècle par Pierre de Coubertin, ce renouveau des Jeux Olympiques est porté par cette figure iconique. Cependant, si le Congrès de Paris marque les débuts des sports olympiques modernes, il n’est qu’une première pierre portée à l’édifice du sport pour tous et toutes, par un personnage sexiste et colonialiste à la vision rétrograde.
Né en 1863 à Paris, Pierre de Coubertin est le quatrième fils de Charles Fredy, Baron de Coubertin. Durement marqué par la défaite de 1870, il s’inscrit à l’Ecole des sciences politiques, dans l’espoir que l’Europe puisse traverser une longue période de paix (13). En 1883, à l’âge de 20 ans, il décide de partir en Angleterre puis aux Etats-Unis où il découvre l’héritage pédagogique de Thomas Arnold (1795-1842) (14). Directeur de la public school de Rugby, Arnold est le premier pédagogue à considérer la pratique sportive comme un des piliers de l’éducation (15). C’est ce patrimoine anglo-saxon que Pierre de Coubertin apprend à connaître, et dont il va s’inspirer dans l’objectif de former une nouvelle génération de Français. D’après Pierre Lagrue, Coubertin tente de lutter contre ce qu’il nomme des maux « qui gangrènent l’enseignement secondaire français : dressage, conformisme, mensonge, manque d’hygiène et d’éducation corporelle ». En s’appuyant sur la presse française en cours de massification, le jeune Baron de Coubertin impose progressivement ses idées. En 1889, il est mandaté par le ministre de l’Instruction publique, Armand Fallières, pour représenter la France lors d’un congrès international à Boston (16). Cette première éclosion mondiale confère à Coubertin une légitimité sur les enjeux d’éducation et de pratique sportive.
Après le Congrès de Paris de 1894 et l’organisation des premiers Jeux Olympiques modernes, Pierre de Coubertin poursuit son œuvre en faveur de l’olympisme et du développement du sport comme outil de la paix. Ainsi, il succède à Dimitros Vikelas à la présidence du Comité International Olympique en 1896 et organise le deuxième congrès au Havre en 1897. Il installe définitivement le CIO à Lausanne en 1915 et règne d’une main de maître pendant près de 29 ans sur le sport mondial. C’est en 1925, lors du Congrès de Prague qu’il annonce son retrait du CIO. C’est grâce à ces nombreuses années au service des valeurs de l’olympisme que sa légende se crée. Acteur essentiel du sport moderne, son héritage est hors du commun, à commencer par le nombre extraordinaire de complexes sportifs, stades et gymnases portant son nom. De plus, il possède une stèle lui rendant hommage à Olympie, au pied de l’Académie Internationale Olympique ; stèle sous laquelle repose une urne contenant son cœur. De plus, le Comité Français Pierre de Coubertin assure la transmission de la mémoire du pape de l’olympisme, au travers de publications et de colloques.
Cette angélisation de Pierre de Coubertin s’accompagne d’une sur-représentation, dès lors que l’on aborde les Jeux Olympiques ou le sport moderne. S’il est nécessaire d’évoquer son rôle et l’importance qu’il a joué dans la démocratisation de la pratique sportive et dans la conception d’une paix par le sport, il ne faut cependant pas l’ériger sur un piédestal immuable. L’historien Alexis Krauss, dans un article pour la revue Confluences Méditerranée évoque ce mythe Coubertin :
« Le monde de l’olympisme est bien connu pour être fermé. Il possède, entre autres, ses historiens et son histoire officielle. Cette histoire est particulièrement sensible au rôle exclusif du baron Pierre de Coubertin, présenté comme l’apôtre des JO par qui tout a commencé, tout a existé. Le mythe du baron reste encore très solidement ancré. Au sein de la famille olympique, les historiens, anglo-saxons et allemands d’un côté et français de l’autre, s’opposent depuis cent ans. Cette situation particulière pousse le Comité olympique français à demeurer sur la défensive, ankylosé par le poids de son baron » (17).
Cet imposant mythe dissimule la personnalité de Pierre de Coubertin, son élitisme et ses valeurs, opposées à son humanisme. Soutien de la politique coloniale française, Coubertin pense le sport comme un outil coercitif de discipline permettant d’éviter l’emploi de la force. Cependant, les chercheurs Françoise et Roland Etienne montrent que ce colonialisme est omniprésent durant l’Entre-deux-guerres en France : « Même si ces théories étaient largement partagées par ses contemporains, il n’en reste pas moins que de tels propos, tenus par l’homme qui mit en place une institution internationale fondée sur une idéologie de fraternité, jettent une ombre sur l’humanisme de Coubertin et en montrent les limites. » (18).
La principale critique que l’on peut émettre à l’égard de Pierre de Coubertin est d’avoir profondément retardé le développement du sport féminin (19). En effet, « Coubertin, et tous ceux qui, à ses côtés, organisent le mouvement sportif aux niveaux national et international, soutiennent ainsi, en ce début du XXe siècle, l’idée selon laquelle les femmes ne sont pas faites pour le sport et ce, pour des raisons médicales, esthétiques et morales » (20) explique la sociologue Béatrice Barbusse dans son ouvrage Les sports ont-ils un sexe ?. Pierre de Coubertin lui-même confirme cet état de fait, et s’exprime en juillet 1912 dans un article de la Revue Olympique intitulé « Les Femmes aux Jeux Olympiques » : « Impratique, inintéressante, inesthétique et, nous ne craignons pas de le dire, incorrecte, telle serait à notre avis cette demi-olympiade féminine » (21). Il fait ici référence aux premières compétitions féminines organisées par des sportives militantes.
En effet, face à ce sexisme constant durant l’éclosion du sport à l’ère moderne, se sont organisés des comités et des résistances féministes souhaitant dénoncer la politique sportive de Coubertin et concourir aux Jeux Olympiques. Une personnalité en particulier émerge et incarne parfaitement les luttes féministes sportives : Alice Milliat (1884-1957). Championne d’aviron et institutrice nantaise, elle devient présidente en 1919 de la Fédération des Sociétés Féminines Sportives de France (22). Cette fédération est créée en 1917 du regroupement de plusieurs clubs féminins dont Femina Sport, celui d’Alice Milliat. Face au refus de Pierre de Coubertin de leur permettre de participer aux Jeux d’Anvers de 1920, Alice Milliat décide de créer ses propres jeux olympiques à destination des femmes. Pour cela, elle fonde en 1922 la FSFI : Fédération Sportive Féminine Internationale (23). Ainsi, elle organise les championnats olympiques féminins à Paris en 1922 au stade Pershing. Elle réitère l’expérience en 1926, en décalé de deux ans avec les Jeux Olympiques masculins, avec les championnats mondiaux féminins en Suède, présidés par le Prince Gustave-Adolphe. Malgré l’ajout de cinq disciplines féminines d’athlétisme aux Jeux d’Amsterdam de 1928, Alice Milliat poursuit l’organisation de ses championnats féminins jusqu’en 1938 où la FSFI (sans Milliat qui est partie en 1935) décide de se dissoudre suite à l’augmentation du nombre de disciplines d’athlétisme féminines lors des Jeux de Berlin de 1936 (24). Militante infatigable, Alice Milliat a forcé le Comité International Olympique à accepter les sportives dans ses rangs grâce au succès de ses championnats mondiaux féminins.
Ainsi, en tant qu’étudiants de la Sorbonne, c’est pour nous une fierté d’être les héritiers de ce Premier Congrès Olympique de l’ère moderne, qui a fondé les valeurs de l’olympisme. Attachés à la vision d’Alice Milliat, nous nous reconnaissons aussi dans sa lutte pour la démocratisation et la féminisation du sport.
Conclusion
Hier et aujourd’hui, la Sorbonne un creuset pour étudier le sport
En fondant le Cercle du Sport de la Sorbonne, nous avons voulu nous saisir de cet héritage sportif et olympique en considérant le sport comme un fait social total. Héritiers d’une réflexion et des mouvements intellectuels et militants du début du XXe siècle, nous avons pour objectif de poursuivre ce mouvement en faveur du sport et en le considérant comme une pièce à deux facettes : l’accessibilité pour tous et toutes et le sport de haut niveau. Pour se faire, nous engagerons une nouvelle réflexion sur les enjeux liés au sport avec la publication régulière de notes de recherche. Nos conférences et différents évènements auront pour objectif d’élargir notre vision et de rencontrer des acteurs variés. En somme, nous pouvons résumer notre vision en une phrase : défendre une vision du sport ancrée dans la société.
Bibliographie
1. Lagrue, P. « JEUX OLYMPIQUES - La renaissance des Jeux », Encyclopædia Universalis.
2. Ibid
3. Ibid
4. Ibid
5. Ibid
6. Ibid
7. Ibid
8. Ibid
9. Ibid
10. Wawrzyniak,R. (2021). Histoire(s) des Jeux Olympiques. Mareuil Edition.
11. Ibid
12. Krauss, A. (2004). 1896 : la renaissance des Jeux olympiques : Mythe grec ou légende de Coubertin ?. Confluences Méditerranée, 50, 15-20
13. Lagrue, P. « COUBERTIN PIERRE DE (1863-1937) ». Encyclopædia Universalis
14. Ibid
15. Anonyme « ARNOLD THOMAS - (1795-1842) ». Encyclopædia Universalis
16. Lagrue, P. « COUBERTIN PIERRE DE (1863-1937) », Encyclopædia Universalis.
17. Krauss, A. (2004). 1896 : la renaissance des Jeux olympiques: Mythe grec ou légende de Coubertin ?. Confluences Méditerranée, 50, 15-20.
18. Étienne, F. & Étienne, R. (2004). Les Jeux Olympiques de 1896 : réflexions sur une renaissance. Études Balkaniques, 11, 33-60.
19. Barbusse, B. (2022). Les sports ont-ils un sexe?. Dans : , B. Barbusse, Du sexisme dans le sport (pp. 97-136). Paris: Anamosa.
20. Ibid
21. Coubertin (de), P. (1912). Les Femmes aux Jeux Olympiques. Revue olympique, p110
22. Lagrue, P. « JEUX OLYMPIQUES - Les femmes et les Jeux », Encyclopædia Universalis
23. Ibid
24. Ibid